Figues : l’or vert du sud

( l’Express maroc 13/09/2009)
Les propriétés anti’rides des figues de Barbarie interressent l’industrie cosmétique. Pour le plus grand bonheur des paysannes.

Au coeur des Aït Bamrane, dans cette longue succession de montagnes et de vallées brûlées parle soleil du Grand Sud marocain, le cactus règne en maître, rien d’autre ne pousse sur cette terre aride. Mais le prince est généreux depuis des siècles, il distribue ses largesses aux villages berbères de la région.
A Idmouden, un modeste douar perdu sur les hauteurs de Mirleft, au sud d’Agadir, les femmes le cultivent de génération en génération. Là où il n’y a rien, le cactus répond presque à tous les besoins…
Ses fleurs servent à l’apiculture, ses fruits épineux mais délicieux sont gorgés d’eau et de vitamines, et ses tiges baptisées « raquettes » – sont utilisées comme aliment pour le bétail.

« Pendant les périodes de sécheresse, Dieu sait combien d’animaux ont pu être sauvés grâce aux cactus, se souvient Fatna,l’une des grand-mères d’Idmounen. Avec cette plante, on peut nourrir des bêtes pendant des jours sans même avoir à leur donner à boire ! »

Ce matin d’août, comme toutes les femmes de son village, elle s’est levée à l’aurore pour se prêter à un rituel ancestral : la cueillette des figues de Barbarie. Ici, on prête mille vertus à ce fruit sucré et juteux :

« Si tu manges des figues, tu ne tombes jamais malade et tu restes toujours jeune, poursuit Fatna, en arpentant la montagne un seau à la main. C’est pour ça que je suis toujours aussi fringante malgré mes 70 ans »

Contrairement aux années précédentes, pourtant, une grande partie de la récolte des femmes d’Idmouden ne partira pas sur les étals des souks de la région. Car les paysannes du village ont trouvé un client privilégié : Avec son chapeau de paille vissé sur la tête et ses lunettes de soleil, ce quinquagénaire jovial aux allures de gentleman-farmer. Ancien banquier, il a quitté le monde de la finance pour se lancer dans la fabrication artisanale de cosmétiques à Mirleft, il y a tout juste trois ans. Et le cactus tient une place prépondérante dans ses recettes d’apothicaire.

« Depuis des siècles, cette plante est utilisée par les femmes de la région à la fois comme médicament et comme produit de beauté traditionnel, explique-t-elle. L’huile issue des graines recèle des propriétés extra-ordinaires que j’essaie de mettre en valeur dans des crèmes, des savons ou des shampooings. »

Pressés et broyés, les pépins donnent en effet naissance à une huile miracle. Différents laboratoires européens et américains se sont récemment penchés sur sa composition. Résultat l’huile de la figue de Barbarie serait un véritable cocktail antirides et anti-âge.


« Elle contient 65% d’acide linoléique, un taux de tocophérols hors du commun et, surtout, du delta 7 stigmastérol, un composant rarement rencontré dans le monde végétal, affirme Ab-derrahman Ait Hamou, président de l’Anadec (Association nationale pour le développement du cactus). Ensemble, tous ces éléments aux noms un peu barbares permettent à cette huile d’assurer une forte activité antioxydante et une hydratation en profondeur.Sans exagération, ses bienfaits sont encore supérieurs à ceux de l’huile d’argan »

Mais le précieux liquide ne s’offre pas si facilement. Chaque fruit contient environ 300 grains ayant une teneur en huile de 5 %.
Au total, il faut près de 800 kilos de figue pour seulement 1 litre d’huile.
Un rendement infinitésimal pour un prix astronomique : le précieux liquide se négocie entre 700 et 1000 euros le litre…

« C’est l’huile la plus chère au monde. confirme Hafid Chakra, président de l’association Legzira pour le développement et la coopération.
La région compte plus de 43 000 hectares de cactus. Aujourd’hui, les paysans se contentent de vendre les fruits au marché pour une poignée de dirhams le kilo. Et encore, 40 % des figues de Barbarie ne sont pas récoltées et pourrissent sur place ! Imaginez si, demain, cette huile connaissait un développement commercial à grande échelle… Pour notre région, c’est un enjeu économique considérable. »

De plus en plus de coopératives s’intéressent au nouveau produit miracle.

« Nous produisions de l’huile d’argan depuis déjà une dizaine d’années, raconte Nadia Assia Benkdia, présidente de la coopérative Wirgane.
Il était temps pour nous d’élargir notre gamme tout en restant sur notre objectif initial : donner du travail aux femmes de la région.
L’huile de figue de Barbarie était le produit idéal. Aujourd’hui, nous en produisons une centaine de litres par an… C’est peu, mais le marché reste encore timide. Les vertus de notre huile ont beau avoir été prouvées scientifiquement, les laboratoires étrangers sont souvent rebutés par son prix exorbitant »

En femme d’affaires avisée, Nadia cherche à présent des solutions pour réduire les coûts.
Pour l’heure, elle se contente d’associer quelques gouttes de son huile miracle à la traditionnelle huile d’argan, mais elle souhaite, à l’avenir, valoriser l’ensemble de la plante. La plante pourrait aussi avoir un usage pharmaceutique.

« Ses différents constituants – raquettes, fleurs et fruits – possèdent des qualités diététiques qui permettent de lutter efficacement contre le diabète ou le cholestérol », précise Ab-derrahman Ait Hamou.

Faudra-t-il donc attendre l’émergence d’une myriade de produits dérivés avant de retrouver la précieuse huile dans toutes les bonnes boutiques de cosmétiques ? Pas si sûr . En Europe comme aux Etats-Unis, la tendance est au bio et aux produits naturels.Sans cesse en quête de nouveaux produits pour séduire les consommateurs, une quinzaine de laboratoires américains, suisses et européens préparent déjà des produits à base d’huile de figue de Barbarie.
Soucieux de ne pas se faire devancer par les étrangers, Azbane,n° 1 de la cosmétique au Maroc, qui exporte ses produits dans le monde entier, s’apprête à proposer toute une gamme de crèmes et de shampooings alliant huile d’argan et huile de figue de Barbarie.

« Cette gamme devrait être commercialisée aux Etats-Unis avant la fin de l’année, puis en Europe dès 2010 », révèle Saki Azbane, directeur technique et informations des laboratoires Azabane. Pour lui, pas de doute, l’huile de figue de Barbarie n’en est qu’à ses débuts : «Cela rappelle un peu l’huile d’argan il y a dix ans. Le secteur est encore très traditionnel, tant dans la production que dans les circuits de distribution, mais son potentiel de développement est énorme. Bientôt, on retrouvera des produits à base de cactus dans tous les produits cosmétiques à la mode.
C’est pour cela que nous tenons à être parmi les premiers sur ce marché. »

L’Etat marocain commence lui aussi à s’intéresser au potentiel du cactus et de ses dérivés. Depuis trois ans, des centaines d’hectares ont été plantés dans le Sud. Le plan Maroc vert, qui veut dynamiser et moderniser l’agriculture du pays, prévoit d’octroyer à l’huile une «indication géographique pro-tégée», sorte d’appellation d’origine contrôlée qui n’existe aujourd’hui que pour l’huile d’argan. La ruée vers l’or vert ne fait que commencer.

JULIEN FÉLIX